C’est l’histoire de deux gars qui sont marchent sur une route vers les montagnes pour faire de l’alpinisme. Le premier est à l’air intelligent, et il l’est. Perspicace, il a le chic, bref, parfait (et en plus il est blond). L’autre là, celui qui suit l’intelligent, est certes sympatique, il est cependant un peu sot. Mais il est heureux (et ce n’est pas la moindre des qualités, nous le verrons). Pour lui, la vie c’est un peu comme un rêve où tout s’arrange. Et en plus dans son sac à dos, il a les tartines que lui a préparé sa mère. Tiens, ce sont les mêmes que celles qu’elle m’avait préparé il y a une vingtaine d’année, mon premier jour d’école, pensa-t-il.
Les deux gars arrivèrent dans les montagnes et se mirent à grimper, puis à escalader. Le sot suivait toujours l’autre, et ils se tenaient tout deux à la même corde pour s’assurer. La pente était toujours plus forte, et puis comme c’est souvent le cas dans les montagne, ils arrivèrent devant une parois verticale, et ils se mirent à l’escalder (c’était bien cela qu’ils voulaient faire après tout). Ils grimpaient depuis une dizaine de minute lorsque le sot glissa et dégringola.
-tu tiens la corde ? lui cria le premier.
-oui oui, ne t’inquiète pas, j’ai les choses en main ! lui répondit le sot.
-tu es sûr que tu as bien la corde ? Je ne sens rien ! répéta le premier qui connaissait son camarade et qui savait qu’il était quelques fois un peu sot.
-ne t’inquiète donc pas, je l’ai ! répondi ce dernier. Mais en fait il ne l’avait pas, et il tombait de plus en plus vite vers le bas de la parois. Dix, vingt, cinquante, cent mètres. Il allait arriver au fond lorsque… rien ne se passa. Pauvres tartines ! Le sot s’écrasa lamentablement sur le sac, qui avait touché le sol en premier. Le sol trembla, et ce fut tout.
***
Parfois j’ai l’impression d’être comme ce sot. D’être dans un rêve où tout s’arrange. Un film qu’on a mauvaise conscience de regarder parce qu’on sait qu’il va bien se terminer. Et qu’en plus l’histoire racontée ne nous apporte rien, parce qu’elle n’a rien à voir avec notre vie, parce qu’elle raconte la vie d’un agent secret qui vit dans un monde où les seuls couleurs sont celles de la neige et de la route noire. Comme il est heureux cet agent secret ! Il accomplit sa mission qui devient compliquée, impossible, irréalisable, et fantastique dès que l’héroïne apparaît. C’est au moment où celle-ci apparaît que le spectateur qui avait oublié qu’il existait se souvient que le film se terminera bien. Mais les choses se compliquent encore, car le sort de l’héroïne qui a pris encore plus d’importance que la mission de l’agent est en danger, un nouveau but s’est donc imposé au premier, l’agent est encore plus en danger, mais ce qui compte avant tout c’est de la sauver. Pour moi, le jour où l’agent prendra une télécommande et mettra le film sur pause et laissera le spectateur à lui-même, à sa médiocrité cachée, ce sera la victoire. Quel effet : imaginez que le héros se contente de dire « allez, hop, ça suffit pour ajourd’hui. Terminez l’histoire vous-même ». Et l’image se fige, ainsi que le spectateur qui se remet à penser et qui se demande le sens de ce qu’il vient de voir. C’est le sot qui est tombé. On peut cependant s’imaginer sans peine que ce moment magique dans la vie d’un citoyen de notre temps sera écourté, que notre spectateur concluera vite, trop vite à une mauvaise plaisanterie, et qu’il retournera à son train-train quotidien sans se dire au moins que ce qu’il vient de voir pose la question de l’ordinaire et de l’extraordinaire. Il ne faut pas pousser Mémé dans les orties !
J’en suis là. J’écrirais bien « si quelqu’un veut m’aider il sera bien aimable » puisque c’est moi qui suis sot, et que le simple fait que je m’en rende compte me donne les moyens de changer pour ne plus l’être. Mais pourquoi ne plus l’être ? Pourquoi essayer d’être celui qui marchait devant, d’être le blond intelligent ? Tout compte fait, si je suis le sot et que je m’écrase, peut importe puisque je m’écrase et que j’assume ma sottise dans la passivité qui m’est si chère.